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Le feuilleton du fifre – Entretien avec Damien Fadat

Saturday September 19th, 2020 | Dossiers

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Sylvain Roux s’entretient dans ce nouvel épisode du « Feuilleton du fifre » avec Damien Fadat.

1/ Pour commencer, peux-tu évoquer tes débuts dans la musique, quel a été ton apprentissage ? As-tu commencé très jeune ? Quel est ton instrument premier, dans quel contexte l’as-tu appris ?

J’aime écouter de la musique depuis toujours. Cet Art exerce sur moi une profonde fascination, m’accompagne au quotidien et occupe un grande part de mon esprit. C’est une forme d’obsession.
Je ne sais pas si je suis vraiment doué, mais un puissant désir d’avancer et de comprendre m’a toujours animé. Je crois que des portes s’ouvriront tant que je vivrai. Tout petit déjà, ma mère me faisait écouter de l’Opéra et j’adorais ça. Aujourd’hui, je ne m’en lasse pas… tout m’intéresse, de la variété aux musiques savantes, de l’électronique à l’acoustique… Mais mon plus grand plaisir reste de jouer et de partager avec un public et d’autres musiciens.

initiation au fifre avec Jean Tuffou animateur de l’emmission occitanitude sur radio lengadoc
J’ai commencé mon apprentissage de la musique à l’adolescence… comme j’habitais alors, au cœur des Cévennes, il y avait peu de possibilités et il se trouve que j’ai pu débuter la flûte traversière avec une prof yougoslave passionnée qui m’a transmis son amour pour la musique classique… et une certaine forme de nostalgie. Parallèlement, je me suis essayé, en autodidacte, à l’improvisation ; j’ai appris quelques notions élémentaires pour jouer quelques standards de Jazz et Blues… de quoi retrouver régulièrement quelques copains et faire le bœuf pendant de nombreuses heures. Petit à petit, j’ai commencé à m’attacher à cet instrument et, sans trop savoir pourquoi, j’ai décidé d’y consacrer ma vie. De fil en aiguille, une fois le baccalauréat en poche, je me suis retrouvé à Montpellier, et j’ai eu la chance d’intégrer le Conservatoire. Le niveau était autrement supérieur et mon maigre bagage théorique m’ont fait penser que je n’y arriverais jamais. Mais, ma capacité à persévérer a remporté la partie et, au bout de quelques années, j’ai obtenu mon DEM de flûte traversière, à Nîmes, dans la classe de Sabine Teulon – Lardic. Au delà de l’instrument, c’est surtout une grand culture à laquelle j’ai eu accès… Connaître l’histoire et l’évolution des formes musicales m’a beaucoup apporté. A la suite de cela, j’ai été admis au CEFEDEM d’Aubagne où j’ai validé un diplôme d’Etat de Musiques actuelles amplifiées. Bien sûr, étant donné mon âge – je suis rentré au Conservatoire au moment où d’autres en sortent – j’ai multiplié les expériences musicales et participé à plusieurs collectifs, et autres groupes, qui eurent, alors, leur heure de gloire. Un parcours atypique et conventionnel à la fois…

2/ Comment as-tu rencontré le fifre ? Quel a été l’événement, ou la personne, qui t’a propulsé dans cet univers ? Qu’est-ce qu’il te plaît dans le jeu du fifre ? Sur quel(s) type(s) d’instrument joues-tu ?

Je me souviens encore du jour ou Aimé Brees, un ami musicien, m’a tendu un petit fifre en bois de sureau fabriqué par Jeff Barbe. J’ai eu une certaine émotion en contemplant la simplicité et la rusticité de cet instrument… j’avais l’impression de découvrir une flûte à l’état sauvage. Une chose ancienne enfin retrouvée et qui aurait longtemps patienté dans un recoin obscur de mon âme. Et que dire du son, sinon qu’il me donnait l’impression de pouvoir parler la langue des oiseaux, des cascades et du vent… qu’il déferlait, portant d’agrestes promesses, et m’enivrait de sa puissance…
Je crois qu’on peut parler d’un coup de foudre. En quelques secondes, j’ai compris que ce petit tuyau
m’ accompagnerait longtemps et qu’il faudrait que mon souffle lui prête vie. Comme souvent dans la vie, une évidence, venue d’où on ne sait, fond sur vous. Et on a plus le choix… Très rapidement, j’ai eu la chance d’intégrer un ensemble de musiques populaires méditerranéennes où mon fifre dialoguait avec les hautbois du Languedoc, des boudègues de la Montagne Noire et de nombreuses percussions… j’ai aussi rencontré la langue occitane et tout un patrimoine insoupçonné de chants et de mélodies. Aux côtés de musiciens comme Pascal Chevalier, Benjamin Mélia, ou encore Laurent Audemard, j’ai retrouvé, en somme, mes racines musicales et je me suis libéré de mes études académiques.

En compagnie de Pascal Chevalier, Jacques Pons et l’ensemble Fadejoc reunissant fifres et batucada bresilienne…2

Aujourd’hui, je joue, presque exclusivement, sur les fifres fabriqués par Pierre-Olivier Ginestière, que je considère comme un authentique génie de la facture instrumentale. Le modèle qu’il a développé va au delà des possibilités habituelles de l’instrument. Tout est possible dessus, de l’ornementation dans le style des flûtes irlandaises jusqu’au jeu de micro-tonalité avec les phalanges, comme sur le bansuri indien. En outre, la largeur des trous de jeu offre un confort et une sonorité exceptionnelle dans les graves de l’instrument… la justesse est parfaite… Bref, je ne peux qu’ être élogieux vis à vis de son travail qui reste, à mon sens, largement supérieur à tout ce que j’ai pu rencontrer ailleurs. Le choix du bois d’olivier, aussi, me paraît judicieux. Je renvoie le lecteur curieux à l’article du feuilleton du fifre qui lui est consacré (1). C’est passionnant et empreint d’humilité. J’adhère totalement à sa vision de l’instrument…

3/ As-tu fait des recherches sur l’histoire du fifre en Languedoc ?

Fabrication d’un fifre en PVC
Je dirais plutôt que j’ai profité du travail de collecte accompli par des musiciens, comme Jean-Michel Lhubac, qui a rédigé une méthode de fifre assez connue du côté de Montpellier et sa région. En dehors de la partie dédiée à la technique instrumentale, qui ne m’a pas trop servi, car je venais du classique, son travail de compilation du répertoire m’a été d’une grande utilité. Dans son ouvrage, on retrouve la plupart des airs joués en Languedoc, avec des notes sur leur origine historique et géographique. Et c’est assez amusant de voir les multiples provenances… Pour le reste, c’est au fil des rencontres que j’ai appris beaucoup sur la tradition du fifre. Citer tous les musiciens qui m’ont apporté sur ce plan est impossible, mais je retiens la collaboration avec Benjamin Mélia, par exemple, dont la vision très différente du jeu sur l’instrument m’a marqué, les heures passées à jouer avec Pascal Chevalier qui m’a également transmis son savoir faire pour la fabrication de fifres en PVC… Et puis, il y a eu nombre de moments imprévus et magiques où le fifre a servi de trait d’union…

4/ Es-tu sollicité pour enseigner le fifre et dans quels contextes ? Comment se porte la pratique actuelle du fifre dans le Languedoc ?

Pupitre de fifre lors des interventions au CRR de Montpellier sous la direction de Laurent Audemard
J’enseigne le fifre à Cournonterral au sein de l’association « Les amis du chevalet ». C’est Eric Livolsi, un grand joueur de Hautbois languedocien, qui m’a présenté, il y a quelques années déjà, Nadège Guillaumon, alors présidente. Une expérience magnifique, souffler sur les braises encore chaudes d’une tradition musicale. J’ai eu la chance d’enseigner le jeu du fifre à des retraités, des adolescents, des gens de tous âges et de tous les milieux. Un enseignement plutôt fondé sur la transmission orale. Le résultat est assez encourageant et je crois qu’on peut dire que le village compte à présent nombre de fifraires prêt à accompagner carnavals, fêtes populaires et autres défilés d’animaux totémiques… Mais il faut continuer, et nous réfléchissons, à l’heure actuelle, à un partenariat avec les écoles primaires pour sensibiliser les plus jeunes… L’association propose également des cours de hautbois languedocien avec Laurent Audemard et de percussions avec Daniel Tournebize. Le travail que nous y effectuons commence peu à peu à être reconnu et nous avons aujourd’hui une convention avec le Conservatoire de Montpellier qui nous prête les locaux de son annexe à Cournonterral et organise, avec notre équipe pédagogique, des classes de Maître et ateliers autour des musiques traditionnelles du Languedoc et plus largement de Méditerranée. La pratique actuelle du fifre, en Languedoc, est toujours à défendre… il y a bien sûr plusieurs endroits où se former, en dehors de Cournonterral, je pense, par exemple, à Pézenas, autour du célèbre Poulain. Mais si je suis optimiste, je crois qu’un effort immense reste à faire pour développer tout cela, et qu’il faut que des musiciens professionnels s’en emparent pour donner envie aux jeunes générations d’en jouer.
QALAM + Adil Smaali en concert aux trad’hivernales de Sommieres

5/ Peux-tu évoquer ta démarche artistique, comment sont nés tes projets actuels ? Comment conçois-tu le rôle et la place du fifre aujourd’hui dans tes diverses formations? Quels sont tes futurs projets autour du fifre ou de la flûte?

Le groupe QALAM invite Adil Smaali pour la creation -Rouh-
Aujourd’hui j’utilise principalement le fifre en concert dans une formation nommée QALAM. Un collectif réunissant Paul Oliver, Guilhem Chapeau, Samuel Wornom et Sylvain Quéré… De talentueux musiciens… J’ai souhaité que ce projet naisse pour lui permettre d’exprimer toute l’étendue de ses potentialités au sein d’un groupe explorant avec passion les musiques populaires d’une large aire géographique. Je ne cesse de m’étonner des infinies possibilités d’adaptation dont le fifre fait preuve. J’ai peu à peu introduit des techniques et des modes de jeu aussi éloignés que ceux pratiqués en Irlande sur les tin whistle, en Inde sur les bansuris, ou encore dans les pays de l’Est, sur les flûtes obliques, comme le kaval ou le ney… Rapidement, notre route a croisé celle de Adil Smaali, un chanteur marocain habitant à Montpellier avec qui je collabore, par ailleurs, dans le groupe AYWA. Une première création « Rouh » (Esprit en Arabe) est née… Quel bonheur de croiser le fifre avec le guembri marocain, le cistre breton ou encore les percussions venues du monde entier. Nous avons eu le plaisir de jouer sur des scènes, partout en France, et même au Maroc, pour le festival VISA FOR MUSIC. Nous sommes en plein développement… mais partout l’accueil du public est unanime et enthousiaste. Je crois qu’au sein de ce projet je voudrais donner ses lettres de noblesse au fifre qui est souvent perçu comme un instrument de deuxième catégorie, réservé à l’animation de fêtes populaires. J’espère maintenant pouvoir faire le tour du monde avec QALAM et amener mes fifres sur tous les continents ! Le rêve serait, bien sûr, de continuer avec une nouvelle création… les musiques réunionnaises me font particulièrement envie… mais l’avenir nous le dira !
Pour ce qui est de mes objectifs à moyen terme, je souhaiterais profiter de la possibilité de fabriquer des fifres en PVC solides, et très intéressants acoustiquement parlant, pour aller travailler dans des pays où les moyens matériels ne permettent généralement pas aux gens de pouvoir pratiquer un instrument. J’y ai songé lors d’une tournée au Cap Vert au mois de nombre 2019… j’aimerais partir en compagnie d’un percussionniste, créer un orchestre de fifres et percussions, comme on en trouve au Brésil, avec les populations locales, en utilisant du PVC pour les fifres, et de la récupération pour les percussions. Il y a là bas un tel goût pour la musique, une passion pour les rythmes… voilà quelque chose qui me passionnerait ! Et quelle belle occasion de découvrir de nouvelles mélodies empreintes de saudade que je pourrais ramener avec moi ici et partager !

(1)https://latraversiere.fr/webzine/entretien/le-feuilleton-du-fifre-entretien-avec-pierre-olivier-ginestiere/

Vidéos : https://www.youtube.com/watch?v=-uhq8lamJf8 ; https://www.youtube.com/watch?v=bsqsGbeLI1Y

Site internet : https://cooperzic.jimdofree.com/qalam/

Damien Fadat

Issu d’une formation académique (DEM classique et Diplôme d’Etat de Musiques Actuelles Amplifiées), il participe à de nombreux projets musicaux depuis 1997 et se joue des conventions. Du Jazz à l’Electronique, en passant par les musiques du monde, et la musique contemporaine… des musées, en passant par les clubs, les théâtres, ou encore l’IRCAM… Son parcours impose partout l’énergie, le chant et la fluidité de son instrument, la flûte traversière, entre improvisations et compositions.
En parallèle à ses études musicales, il travaille plusieurs instruments issus de cultures musicales éloignées, et complète sa connaissance des langages liés aux musiques modales: flûte traversière irlandaise, fifre, traverso baroque et bansuri Indien.
Aujourd’hui, il se passionne pour les outils informatiques, les installations sonores exploitant les ressources de la synthèse sonore et du traitement acoustique.
Il a été un membre actif de plusieurs formations reconnues au fil des années, sur scène et en studio (Freecab, SimSim, Neil Conti Band, Safi, Pososhok, Lena and the Deep Soul, Fanga, La masca) et il a travaillé avec plusieurs compagnies de Danse et de Théâtre (La chouette blanche, I.D.A Mark Tompkins, la compagnie maritime…).

Aujourd’hui, il s’investit simultanément sur plusieurs projets et formations dans lesquels il exprime les différentes facettes de son Art : AYWA (Raï et Musiques Actuelles du Monde), QALAM (Musiques sans frontières), Waterline (Musiques celtiques), et le trio Espace-Temps-Matière (Créations contemporaines)

Sylvain Roux
Article proposé par Sylvain ROUX

Flûtiste de formation, Sylvain Roux pratique les musiques médiévale, Renaissance, baroque et classique de 1970 à 1980.
Titulaire du Diplôme d’Etat en musique traditionnelle, il est professeur au Conservatoire Municipal de Musique de Périgueux où il enseigne les musiques traditionnelles et improvisées ; il se spécialise aussi dans le Soundpainting avec Walter Thompson, François Jeanneau et Etienne Rolin. Il est également directeur artistique de L’insoliste, lieu de formation, de recherche et de diffusion autour des musiques traditionnelles et improvisées qu’il crée, en 2006, en Dordogne.

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