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Le feuilleton du fifre – Entretien avec Alain Cadeillan

samedi 13 avril 2019 | Dossiers

Dans ce nouvel épisode du « Feuilleton du fifre », Sylvain Roux s’entretient avec Alain Cadeillan, musicien, inventeur d’instruments originaux et facteur de fifre en Agenais.

1/ Avant de parler de la fabrication du fifre, pourrais-tu évoquer l’important travail de recherche et de lutherie que tu as effectué sur la cornemuse landaise ? A quelle époque était-ce et pourquoi t’es-tu intéressé à cet instrument traditionnel?

Comme beaucoup de Gascons, j’ignorais totalement qu’il existait une cornemuse en Gascogne, plus précisément dans les Landes.
Vers 1972 ou 73, alors que je commençais à m’intéresser à la musique traditionnelle du Sud-Ouest, je découvre la photo de la boha, la cornemuse landaise, sur une pochette d’un 33 tours des « Ballets Occitans ». Une photo, mais pas de son de cornemuse sur ce disque ! Le dernier joueur traditionnel de cornemuse landaise était mort vers 1957, et le son de la boha s’était éteint avec lui.
Il existait une cornemuse traditionnelle en Gascogne et presque personne n’en connaissait l’existence ! L’envie de faire revivre cet instrument me passionnait.
J’ai eu ensuite entre les mains la cornemuse du musée Paul Dupuy de Toulouse et surtout celle de Jean Blanchard de Bourriot-Bergonce (40). Cette dernière n’était plus en état de jouer mais était quasiment complète, elle m’a servi de modèle pour fabriquer ma première boha. Aujourd’hui nous sommes quelques centaines à jouer de cet instrument.

Fabrication cornemuse landaise vers 1974

2/ Tu as aussi inventé des instruments de musique à partir de matériaux de récupération, peux-tu les présenter et parler de cette démarche originale?

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Plexi Kemper

Pour faire de la musique il n’est pas obligatoire d’avoir un instrument sophistiqué. Quelquefois les musiciens bricolaient leur instrument eux mêmes à partir d’objets du quotidien (violon sabot, chalumeau en paille d’avoine, contrebassine, washboard, quijada etc….). Ma démarche va dans ce sens.
Le fait d’utiliser des matériaux de récupération (ou des matériaux très bon marché) désacralise l’instrument de musique fabriqué en matière noble et chère. Et en plus c’est rigolo.
J’ai fait des boîtes à rythmes mécaniques avec des vieux tourne-disques, une guimbarde électrique à partir d’un moteur de voiture miniature, une flûte nasale avec un masque de plongée et des cartes de crédit, des clarinettes avec des tubes en PVC, des tambours d’eau en plexiglas…

3/ A l’époque du « revival », tu faisais partie des musiciens très impliqués dans le mouvement folk, notamment, au sein du groupe (devenu mythique!) Perlinpinpin Fòlc, peux-tu décrire cette riche période ? Les lieux de rencontre, le collectage, les stages, les bals, les concerts, les festivals en France et à l’étranger?

Riche période en effet, on avait surtout quarante et quelques années de moins !
Le groupe Perlinpinpin Folk s’est formé à Bordeaux en 1972 et a déménagé à Agen quelques mois plus tard. Quelques musiciens du groupe avaient deux ou trois années de pratique instrumentale, d’autres seulement quelques mois. On découvrait la musique traditionnelle en général, Québec, Irlande, Bretagne, Louisiane, Berry, etc… et aussi la musique plus proche de nous, Gascogne, Limousin, Auvergne… et Perlinpinpin Folk est devenu Perlinpinpin Fòlc.

On découvrait tout en même temps : les instruments (accordéon diatonique, dulcimer, épinette des Vosges, vielle à roue, cornemuses, etc.) le répertoire, mais aussi une autre façon de jouer, de chanter, d’apprendre les morceaux, par imitation, par imprégnation, sans solfège.
On avait l’impression que tous ces trésors étaient à coté de nous, connus de nos parents ou grands-parents et qu’ils avaient oublié de nous les transmettre.
On se rencontrait dans des folk clubs, dans les festivals. Il y avait beaucoup d’échanges entre les musiciens. On pouvait commencer à apprendre à jouer du violon (à l’époque on en trouvait à 250 francs !) monter sur scène et en jouer en public un mois après !
On a collecté des mélodies et des chants traditionnels dans les Landes et dans le Gers mais surtout beaucoup d’airs de danses.

On a beaucoup appris des « anciens » sur la façon de jouer, en faisant des bals avec des musiciens traditionnels (Léa Saint-Pé et Ernest Lurdes à l’accordéon diatonique, Alexis Capes à la vielle à roue, Henri Lafont au violon). Ils nous ont transmis ce qu’ils appelaient « la cadence ».
On se dépêchait d’enseigner tout ce qu’on avait appris dans des stages (chant, instrument, danse) ou au cours d’innombrables animations scolaires.
Parallèlement aux bals où on jouait de la musique à danser très peu arrangée, autant respectueuse que possible des danseurs et de la façon de jouer des musiciens traditionnels, on faisait aussi de la musique à écouter.
Dans ces concerts, on se donnait beaucoup plus de liberté, on essayait de faire des arrangements originaux, recherchés, on introduisait des instruments nouveaux, des sons nouveaux (basse électrique, percussions, instruments inventés, polyphonies, compositions, etc.. ).

Notre musique axée sur un répertoire Occitano-Gascon n’intéressait pas que des gens du Sud-Ouest. En exagérant un peu, on pourrait dire que plus on s’éloignait de chez nous et plus notre musique était appréciée ! De fait, on a pas mal joué en Allemagne, Italie du nord, Espagne, Portugal….on est allé jouer de la cornemuse landaise et chanter en gascon jusqu’à New-Delhi et Bombay.

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Ténarèze

4/ Quand, pourquoi et comment ton intérêt s’est-il porté sur le fifre ?

Au milieu des année 70, j’ai fait la connaissance de Christian Vieussens flûtiste et joueur de fifre. A l’époque, les rares joueurs de fifre utilisaient des fifres anciens pas toujours en bon état. En tout cas dans le sud-ouest, on ne savait pas comment se procurer des fifres ; le plus simple était d’en fabriquer !
À la demande et avec l’aide de Christian, vers 1984 j’ai commencé à tourner mes premiers fifres.
Sur les conseils de Bruno Salenson, rencontré au festival de Saint-Chartier, j’ai choisi de faire des perces cylindriques (les vieux fifres que j’avais eu entre les mains avaient des perces coniques). Bien plus tard (à ta demande), j’ai légèrement augmenté le diamètre des perces afin d’obtenir les notes graves plus aisément.

5/ Quels sont les différentes essences de bois que tu emploies pour la fabrication des fifres ? Quelles sont les tonalités que tu proposes ? Dans quelles « régions » habitent les musiciens qui te sollicitent le plus pour l’acquisition d’un fifre? Depuis plus de trente ans que tu fabriques cet instrument, vois-tu une période principale où tu en as fabriqué davantage et qu’en est-il aujourd’hui, le fifre se porte-t-il bien ?

Le premier fifre que j’ai fabriqué était en buis. Plus tard j’ai utilisé l’ébène du Gabon puis l’ébène du Mozambique (la grenadille). Depuis deux ans environ, suite à la difficulté de s’approvisionner en ébène du Mozambique et sur les conseils de Pierre-Olivier Ginestière, j’utilise l’olivier. C’est un très bon bois, très stable. Le buis est un bois agréable à tourner mais qui travaille beaucoup, il y a des nœuds, des gerces, on s’en aperçoit quelque fois quand l’instrument est presque terminé. Il y a beaucoup de rebut.
Je fais des fifres en Mib et en Ré. Depuis deux ans environ, à la demande de fifraires languedociens j’en fais aussi en Do.
La demande vient principalement des musiciens de Gironde, du Quercy, de Provence, du Languedoc.
Il y a quinze ou vingt ans, je fabriquais plus de fifres qu’aujourd’hui, mais il est très difficile de savoir si le fifre se porte bien. Le nombre de commandes varie énormément d’une année à l’autre.

6/ Avant d’être facteur d’instruments, tu es d’abord musicien, quels sont tes projets actuels ou à venir ?

Actuellement je joue dans le duo « Compàs » avec Sébastien Cogan, accordéoniste diatonique. On joue de la musique à danser de Gascogne et des régions environnantes.
Je joue aussi avec Laurent Rousseau dans un spectacle qui s’appelle « Dispositif Inespéré de Conférence Motorisée et Pliable ». C’est un spectacle musical où tous les instruments sont fabriqués à partir d’ustensiles et de matériaux de récupération.
Pour ce qui concerne l’avenir : l’avenir nous le dira !

Alain Cadeillan

Musicien autodidacte, il participe, en 1972, à la création du groupe PERLINPINPIN FÒLC qui deviendra, quelques années plus tard, TÉNARÈZE.
Dès 1973, il travaille à la reconstitution de la cornemuse gasconne et à son renouveau.
Il participe, en 1980, au groupe de musique de rue « La Rafale ».
A partir des années 1990, il enchaîne les créations et développe de nombreuses collaborations avec des musiciens issus des musiques traditionnelles (Jean-François Vrod, Pèire Boissière, Philippe Destrem, Bernard Subert, Frédéric Pouget, Equidad Barès…) , et des musiciens de jazz (Jean-Luc Cappozzo, Régis Huby, Alain Gibert, Jean-Paul Autin…).
Son ouverture d’esprit lui permet de s’aventurer aussi sur le territoire des musiques contemporaines avec des créations de Jean-Laurent Imianitoff..
Passionné par le patrimoine musical de la Gascogne, il participe à l’enregistrement, en 1996, du CD « Landes de Gascogne, la cornemuse » (OCORA Radio France).
Sensible à la transmission, il est animateur, en 2002, sous la direction de Jakes Aymonino, lors des deuxièmes rencontres européennes des jeunes musiciens traditionnels (60 musiciens).
Dans les années 2000, sa passion pour la création d’instruments de musique à partir de matériaux de récupération l’amène à travailler sur deux créations de Laurent Rousseau : « La féroce mécanique des jours » et « Dispositif inespéré de conférence motorisée et pliable ».
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Sylvain Roux
Article proposé par Sylvain ROUX

Flûtiste de formation, Sylvain Roux pratique les musiques médiévale, Renaissance, baroque et classique de 1970 à 1980.
Titulaire du Diplôme d’Etat en musique traditionnelle, il est professeur au Conservatoire Municipal de Musique de Périgueux où il enseigne les musiques traditionnelles et improvisées ; il se spécialise aussi dans le Soundpainting avec Walter Thompson, François Jeanneau et Etienne Rolin. Il est également directeur artistique de L’insoliste, lieu de formation, de recherche et de diffusion autour des musiques traditionnelles et improvisées qu’il crée, en 2006, en Dordogne.

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