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Le feuilleton du fifre – Entretien avec Patrick Vaillant

mardi 17 mars 2020 | Dossiers

Dans ce nouvel épisode du « Feuilleton du fifre » Sylvain Roux s’entretient avec Patrick Vaillant.

1/Tu es un éminent mandoliniste mais tu t’es intéressé aussi à la pratique du fifre.

Belvédère 1978
Belvédère 1978

Il faut se reporter plus de 40 ans en arrière. Musicien autodidacte, j’étais en même temps passionné par les musiques traditionnelles et attaché à la langue et à la culture populaire locales. Ce qui m’a poussé du côté du revival ou, mieux dit, d’une réappropriation, animée de conscience occitaniste.
Le fifre émergeait du panorama instrumental, non seulement parce qu’il était reconnu emblématique, mais parce qu’il participait encore de la tradition vivante, là où j’étais, dans les Alpes-Maritimes.
Les rencontres furent décisives. Un Fréjussien, qui faisait le berger dans le haut pays m’avait montré comment fabriquer un fifre en canne, et instruit de la tradition de la bravade. Puis, tout a vraiment commencé quand je suis monté rencontrer les siblaires « en exercice » dans les villages du Haut-Pays niçois : Charles Barraya de Lucéram, Zéphirin Castellon de Belvédère…
A la même époque, une autre rencontre fut déterminante, celle de Christian Vieussens, qui en me faisant découvrir la tradition de Gironde, affina mon approche de l’instrument comme celle de ma propre tradition.

2/ Tu as bien connu Zéphirin Castellon, figure incontournable de la vallée de la Vésubie, peux-tu nous en parler ?

Zéphirin Castellon
Zéphirin Castellon

Il n’y a pas d’identité sonore de la montagne niçoise sans l’empreinte laissée par Zéphirin Castellon (1926 – 2015). Sa renommée a largement dépassé la vallée de la Vésubie. En tant que siblaire (joueur de fifre) évidemment, mais aussi beaucoup par la popularité de ses chansons, en français et en barverenc1 (le parler de Belvédère, forme locale de la langue d’Oc, sa langue maternelle). Lui-même excellent chanteur, il composait aussi (paroles et musique) et maîtrisait d’autres savoir faire musicaux comme jouer de l’harmonica ou sonner les cloches.
Il aura été beaucoup plus qu’un maillon dans la transmission : il a recomposé une âme sonore au pays, et son legs fait tradition, aujourd’hui.
J’ai mené un travail approfondi sur lui. Le fruit en a été un album1, enregistré sur le terrain, bâti autour de son personnage, en action dans son contexte.
C’est un des rares documents publiés de musique traditionnelle vivante de la montagne niçoise. Une partie des enregistrements est accessible à la phonothèque de la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme (Aix-Marseille Université).

3/ As-tu fait des recherches sur l’histoire du fifre en Provence ?
Je n’étais pas versé dans l’histoire, mais évidemment je n’ai pas manqué d’aller aux sources écrites. J’en garde en mémoire une perle : cette archive d’un procès intenté par un couple de sonneurs, un fifre et un tambour, pour non paiement de leur contrat. C’était dans l’arrière-pays vençois, au XVIIème siècle. Comme quoi, les vicissitudes du métier s’ancrent aussi dans la tradition !
Plus que vers l’histoire je me suis tourné vers les pratiques vivantes. Pour les partager plus encore que les observer. Sans costumes, sans marche au pas, les Vésubiens bougeaient, chantaient, dansaient en jouant. Ils m’apparaissaient porteurs de la fête, et non pas en représentation folklorique.
Rétrospectivement, je les trouve proches des siblaires noirs du Mississipi et définitivement très loin des défilés napoléoniens…

4/ Comment vois-tu la pratique du fifre actuellement dans ta région ? Est ce que la transmission est assurée par les associations, les écoles de musiques ou les conservatoires ? Est-ce que le répertoire évolue ? Le fifre est-il toujours lié aux fêtes et cérémonies traditionnelles , peux-tu en évoquer certaines? Quel regard portes-tu vers ces pratiques ?

Rappelons que à la fin des années 70, on comptait les siblaires actifs sur les doigts d’une main. J’ai co-fondé avec, entre autres Ely Roubaudi, l’association L’Abadia de la Morisca qui a rassemblé les anciens et les nouveaux siblaires, stimulé la pratique, et relancé le fifre (par exemple à Breil pour A Stacada).
Les foyers principaux restent aujourd’hui les mêmes, dans les vallées de la Vésubie ou de la Roya, mais la pratique s’est sensiblement développée, et rajeunie. Le fifre prend toujours sa part dans les fêtes et rituels incontournables du Haut-Pays, comme le Cepon d’Utelle.
Côté transmission institutionnelle, citons le Conservatoire De Musique des Alpes-Maritimes, et ses profs itinérants. Il y a des cours de fifre dans quelques villages du haut-pays concernés par cette tradition. D’autre part, il en existe aussi à Nice même.

5/ Tu es un musicien sensible à la transmission, tu t’occupes, notamment, d’une fanfare et d’un ensemble à plectres, tu diriges également un festival, peux-tu évoquer ces différentes activités ?
Le Mandopolis Festival (à Puget-Théniers) est depuis 16 ans un lieu et un moment de rencontres autour de la mandoline, déclinée sous toutes ses formes. C’est surtout notre laboratoire de sérénades. Une forme qui recoupe notre tradition populaire, celle de l’espace public sillonné par le fifre et le tambour.
Parallèlement à la scène, la rue est depuis le début au cœur de mes expériences de musique populaire, comme Prova d’Orchestra, dans les années 90. Les fifres y étaient très présents et jouaient de la porosité de répertoire avec la fanfare. Aujourd’hui je dirige le Nice Libération Orchestra, la fanfare du quartier de la Libération à Nice, où j’habite. Pas loin de 30 membres, et le fifre y a toujours sa place. Le modèle de la fanfare répond au souci d’une transmission qui ne soit pas stérile, qui mette joyeusement en situation, en somme qui propose du sens à travers une fonction. Je tiens beaucoup à son répertoire composite, qui reflète le « feuilletage » de notre mémoire mélodique. Comme je tiens beaucoup à la mixité professionnels, amateurs, apprentis, embarqués dans la même performance.
Ce que je retrouve et cultive aussi dans le Grand Ensemble à Plectre que nous réunissons de temps en temps, ou dans notre atelier permanent du Workshop A Plectre, rompu aux Sérénades.

Melonious Quartet
Melonious Quartet

6/ En tant que mandoliniste, quels sont les projets qui t’occupent en ce moment ?
Je poursuis la continuité de mes projets, qui placent ma mandoline sur des fronts très divers, avec l’accent mis sur les Sérénades, sur les rencontres de plectres (donc un travail d’arrangement), et sur le cinéconcert (y compris en solo).
Et j’aborde enfin une nouvelle tâche : la mise en forme de matériaux didactiques, pour transmettre ma propre approche, technique et esthétique de la mandoline.
(mais j’ai toujours mon fifre à portée de main…)

(1) Siblar e cantar en Vesubia / Zephirin Castellon CD chez Silex-Auvidis Y225205 (1992) Diapason d’or réédité en livre-disque chez Modal/Adem06 (2007)

Patrick Vaillant

Mandoliniste, compositeur, arrangeur…Patrick Vaillant est un pionnier et un acteur majeur des musiques traditionnelles dans sa région. Son chemin d’instrumentiste autant que de compositeur illustre la continuité entre son ancrage et des horizons multiples : chanson, musiques improvisées, musiques méditerranéennes, ballet, théâtre, enfants, fanfare, cinéconcert, etc.
Son bagage traditionnel, son goût de l’improvisation, une inspiration traversée de Méditerranée et de jazz, l’originalité de son jeu comme de ses compositions, ont fait de lui un mandoliniste internationalement reconnu et recherché.
Son parcours le mène vers les scènes jazz et classiques autant que des musiques du monde. Leader de nombreuses créations et projets, il est aussi invité sur les projets d’autres artistes, répond aux fréquentes commandes d’écriture ou d’arrangements, et se voit régulièrement solliciter pour des masterclass, et jurys de mandoline.
Il a fondé le Melonious Quartet, premier quatuor de mandoline moderne en France. Au sein du Front de Libération de la Mandoline il développe le concept d’altermandoline, rénove celui de Sérénades, et a créé l’Oumanpo (Ouvroir de Mandoline Potentielle). Il s’implique dans la formation et l’encadrement des amateurs à travers le Workshop à Plectre, ou la fanfare du Nice Libération Orchestra qu’il dirige.
Il vit à Nice où il est directeur artistique de la compagnie Mandopolis, et du Mandopolis Festival.
Il a joué sur scène ou sur disque avec, entre autres :
Riccardo Tesi, Jan-Maria Carlotti, Michel Marre, Daniel Malavergne, Gianluigi Trovesi, Gabriele Mirabassi, Bijan Chemirani, Stelios Petrakis, Bernard Santacruz, Renat Sette, Manu Théron, Jacky Micaelli, Marco Cesar, Alain Blesing, Gérard Pansanel, Claude Barthélémy, Michel Benita, Senem Diyici, Jacky Molard, Alain Gibert, André Ricros, Kepa Junkera, Nando Citarella, Frédéric Cavallin, Gérald Chagnard, Rita Macedo, Claire Luzi & Cristiano Nascimento, Francesca Breschi, Andrea Piccioni…
http://www.bastiancontrari.com/
Sylvain Roux
Article proposé par Sylvain ROUX

Flûtiste de formation, Sylvain Roux pratique les musiques médiévale, Renaissance, baroque et classique de 1970 à 1980.
Titulaire du Diplôme d’Etat en musique traditionnelle, il est professeur au Conservatoire Municipal de Musique de Périgueux où il enseigne les musiques traditionnelles et improvisées ; il se spécialise aussi dans le Soundpainting avec Walter Thompson, François Jeanneau et Etienne Rolin. Il est également directeur artistique de L’insoliste, lieu de formation, de recherche et de diffusion autour des musiques traditionnelles et improvisées qu’il crée, en 2006, en Dordogne.

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