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Le feuilleton du fifre – Entretien avec Philippe Allain-Dupré

samedi 29 septembre 2018 | Dossiers

Dans cet épisode du « Feuilleton du fifre », Sylvain Roux s’entretient avec Philippe Allain-Dupré, flûtiste et chercheur, pour en savoir plus sur l’histoire et la facture de l’instrument.

1/ Le fifre étant une petite flûte traversière, pouvez-vous nous parler de l’histoire de la flûte traversière ? Comment a-t-elle évolué au cours des siècles, notamment en Europe et principalement en France ?

Jusqu’au 16ème siècle, la flûte traversière fut surtout utilisée sur les champs de bataille, où, associée au tambour, elle scandait les mouvements des lansquenets Suisses et Allemands.
Engagés dans les armées de Charles VIII, puis de François 1er, ces mercenaires l’ont fait connaître dans l’Europe et c’est probablement la raison de l’origine des termes fluste d’allemand, puis flûte allemande qui désignent la traversière jusqu’au début du 18ème siècle. La flûte est alors utilisée dans les chansons d’amour courtois, comme par exemple ces recueils de chansons de Claudin de Sermisy publiées par Attaingnant, en 1533, et qualifiées de convenables aux flûtes. Les titres évocateurs Amour me poingt, Hélas Amour, Tous amoureux, n’ont plus rien de militaire, et l’instrument trouve alors de nouvelles mains et un nouveau rôle plus enchanteur.

The Concert - Maître des demi-figures
Les trois musiciennes, Maître des demi-figures

À la Renaissance, de célèbres tableaux, tels Les Ambassadeurs de Holbein, Le triomphe de la mort de Bruegel et Le Concert du Maître des demi-figures où trois jeunes femmes interprètent une chanson de Claudin de Sermisy montrent la flûte traversière en compagnie du luth. Cette flûte traversière « pré-baroque » est d’une simplicité remarquable : un cylindre de bois clair, buis ou fruitier, percé d’une embouchure et de six trous, comme on l’utilise encore dans les musiques orientales ou sud-américaines où elle est fabriquée en roseau. Une cinquantaine de ces instruments est conservée dans les musées. Parmi elle se trouvent les sept flûtes de Claude Rafi, facteur lyonnais mort en 1553 (décrites dans un livre paru chez Fuzeau), et les huit flûtes signées ! (qui ont sans doute été fabriquées à Venise vers 1600 par les Bassano).
Le Fluyten Lust-hof, littéralement jardin des délices de la flûte, est un recueil publié en 1646 par le carillonneur aveugle d’Utrecht, Jacob Van Eyck. Il regroupe des chansons à la mode, des psaumes religieux, des danses de cour ou villageoises ainsi que des pièces de caractère. Ces thèmes favoris, « top 50 » avant la lettre, sont accompagnés de variations parfois d’une extrême virtuosité qui s’adressent, comme pour les chansons parisiennes de 1533, à la flûte traversière en sol ou à la petite flûte à bec soprano en do.

Mais, malgré ce recueil qui reste exceptionnel, la traversière s’éclipse au cours du 17ème siècle, supplantée par le violon à la virtuosité florissante, la flûte à bec aux possibilités chromatiques plus grandes ou le cornet à bouquin à la sonorité émouvante. Elle réapparaît à l’aube du 18ème siècle dans les orchestres de Lully et de Charpentier, fabriquée en trois parties ornées de belles moulures avec une perce cylindro-conique plus élaborée. C’est à cette époque qu’on lui ajoute une clef qui augmente ses possibilités chromatiques. Louis XIV s’enthousiasme pour cet instrument et demande aux joueurs de musettes Philbert et Descoteaux de lui jouer de la flûte pour bercer ses couchers. Leur charge de Hautbois et musettes de Poitou les destinait pourtant à faire danser les paysans! Ainsi les premiers flûtistes qui se distinguèrent sur le nouvel instrument au son plus moelleux, plus charnu que la flûte cylindrique étaient-ils des familiers des musiques de danses traditionnelles:

C’est Philbert qui en [la fIûte traversière] a jouez le premier en France, et puis presque en meme tems Descoteaux. Le Roy aussi bien que toute la Cour, a qui cet instrument plut infiniment, adjouta deux charges aux quatres musettes de Poitou, et les donna à Philbert et à Descoteaux et ils m’ont dit plusieurs fois que le roy leur avoit dit en les leur donnant qu’il souhaitait fort que les six musettes fussent métamorphosées en flutes traversières, qu’a moins elles seroient utilles, au lieu que les musettes n’estaient propre qu’a faire danser les paysanes…
(Mémoires de Monsieur de la Barre : sur les musettes et hautbois &c) Ecrits de musiciens, ed J.G. Prod’homme (Paris: Mercure de France 1912 p 244-245)

Michel de La Barre, membre des Hautbois et musettes de Poitou, et Jacques Martin Hotteterre, Flûte de la chambre du roi et membre d’une célèbre dynastie de facteurs, lui donnent ses lettres de noblesse en publiant les premières pièces solistes pour la flûte traversière (1702 et 1708) suivant le modèle des pièces de viole de Marin Marais.

À partir de la Cour de France, la flûte essaime dans toute l’Europe et Buffardin, engagé dans l’orchestre de Dresde, joue un rôle important dans son essor. Buffardin est aussi le professeur du frère de J.S. Bach, Johann Jacob et d’un jeune hautboïste de l’orchestre, Johann Joachim Quantz.

Johann Joachim Quantz
Johann Joachim Quantz

Après avoir vainement essayé de s’attacher les services du célèbre Blavet, la vedette parisienne du Concert Spirituel, le jeune monarque Frédéric II de Prusse, épris de flûte traversière, engage comme professeur ce fameux Quantz. Ce dernier est aussi appointé pour lui fabriquer des flûtes en ébène en 4 parties, avec une coulisse d’accord, une deuxième clef enharmonique, un bouchon à vis réglable et sept corps de rechange pour s’adapter aux divers diapasons en usage. Son Essai d’une méthode pour apprendre la flûte traversière…, publié en 1752, marque l’histoire de la musique car il dépasse la simple technique de jeu pour s’attacher à l’interprétation de la musique de cette époque.

La flûte traversière supplante alors la flûte à bec avec laquelle elle coexistait depuis ses débuts dans l’orchestre français ou dans celui de Bach et Telemann.

Après Hotteterre et Quantz, de nouvelles générations de facteurs s’illustrent dans le perfectionnement de l’instrument : Stanesby à Londres, les Rottenburgh à Bruxelles, les Grenser à Dresde, les Lot à Paris ou Palanca à Turin.

La symphonie classique des fils Bach ou du jeune Mozart fait souvent appel à deux flûtes dans l’adagio, alors que les mouvements rapides sont joués aux hautbois. C’est peut-être l’origine de l’aversion de Mozart pour la flûte. En effet, ces parties étaient jouées par les mêmes musiciens sans doute plus habiles au hautbois que dans les langueurs des sons filés réclamés par un adagio à la traversière. Ce qui n’empêcha pas Mozart d’écrire les chefs d’œuvres que l’on sait pour la flûte à une clef.

Mais l’instrument montre ses limites et la disparition de Mozart coïncide avec la transformation de la flûte. On lui ajoute une patte d’ut et cinq petites clefs de chromatisme qui permettent de suppléer aux doigtés de fourche peu timbrés et à la justesse délicate. Une nouvelle histoire de la flûte commence alors qui voit la nécessité de transformer les doigtés de l’instrument, car comme l’écrit Devienne dans la Méthode du Conservatoire: « Dans les traits, ces petites clefs ne servent qu’à ajouter à la difficulté ».

2/ François 1er a créé la charge officielle de « fifre du roi », pouvez-vous apporter des précisions sur ce fait historique ?

C’était en 1516, des mercenaires suisses et allemands, nommés Lansquenets qui jouaient de la musique militaire sur de grandes flûtes, d’après l’iconographie. A l’origine du terme flûte d’Alleman. Mais le terme italien fifarro, traduit en fife ou fifre, était aussi en usage. Question difficile car, fin 16ème, Arbeau, dans l’Orchésographie, décrit bien le fifre petit et avec une perce étroite comme vous l’entendez maintenant.

3/ Vous fabriquez, notamment, des petites flûtes baroques en fa, sol et la, qu’est-ce qui différencie un fifre d’une petite flûte, sa facture, sa longueur, sa tonalité, son emploi ?

Une petite flûte est faite pour les enfants, pour apprendre les doigtés, la technique d’embouchure, etc. sans la contrainte de l’écartement des trous. Il y a plusieurs articles sur le sujet, dans Traversières Magazine, suite à la remise au goût du jour par Claire Soubeyran. En général elle est en fa, appelée alors flûte tierce, mais j’en ai une du 19ème, à 5 clefs en sol, et j’en ai faites deux en sol et la à 415 pour François Lazarevitch.
Attention, le piccolo en ré4, octave de la grande flûte, était aussi appelé petite flûte en France au 18ème. Un fifre, très sonore, est fait pour de la musique de plein air…

Michael Praetorius - De Organographia 1619
Michael Praetorius – De Organographia 1619 : ici les deux fifres représentés, militaire en sol (4) et dessus du consort (3) en la marqué ā
4/ Aujourd’hui, vos recherches vont vers le fifre, fifarro, fifara, dessus de flûte en sol ou en la des 16ème et 17ème siècles, de quoi s’agit-il ?

Fifarro était le nom italien de la flûte traversière du temps de Michael Praetorius (Syntagma Musicum 1620).Phifara ou fifara sont synonymes de traversa et désignaient une grande flûte en ré3. On trouve aussi les termes zufoli, piffero, phiphola. Voir sur le site http://www.mclink.it/mclink/classica/FLAUTO/rinasc1.htm

5/ Vous avez appris la flûte avec Barthlod Kuijken, que vous a-t-il transmis en dehors de la technique de l’instrument ?

Barthold Kuijken m’a enseigné la méthodologie, la rigueur et la passion dans la recherche.

6/ Apparemment, aujourd’hui, le monde de la musique baroque se porte bien, les orchestres fleurissent partout, comment expliquez -vous ce fort développement et comment voyez-vous l’avenir de ce mouvement dans lequel vous évoluez depuis de nombreuses années ?

Ne soyons pas hypocrites, des orchestres mythiques comme « La petite bande » des frères Kuijken ont vu leurs subventions supprimées. Des départements de musique ancienne sont laminés, comme celui du CRR de Toulouse, créé en 1985, par Xavier Darasse et qui a vu 10 disciplines supprimées en 2015. L’avenir est sombre dans le public. Seules des entreprises privées subsisteront.

Philippe Allain-Dupré

Philippe Allain-Dupré
Philippe Allain-Dupré est flûtiste et chercheur. Né à Brest, son premier intérêt fut pour la musique celtique, découverte grâce aux Bagadou. Après des études classiques de flûte à bec et de flûte traversière, il étudie la flûte baroque auprès de B. Kuijken au Conservatoire Royal de Bruxelles où il obtient son Diplôme supérieur (1987).
Il joue sur des instruments qu’il fabrique lui-même, copiant ceux des musées : les flûtes de Rafi, Van Eyck et Hotteterre, la flûte Quantz jouée par Frédéric II de Prusse et la flûte Tortochot de l’époque de Devienne.
Il a effectué de nombreuses recherches organologiques et musicologiques sur la flûte traversière Renaissance.
Il est l’auteur de nombreuses publications, notamment Les Flûtes de Claude Rafi, « fleustier » lyonnais au XVIe siècle chez Fuzeau.
Titulaire du Certificat d’Aptitude de musique ancienne, il enseigne de 1985 à 2015 au CRR de Toulouse et depuis 1991 au Conservatoire du IXe arrondissement de Paris.
Il est régulièrement invité comme première flûte par le Concert Spirituel (H. Niquet).

http://www.allain-dupre.fr/index.html
Sylvain Roux
Article proposé par Sylvain ROUX

Flûtiste de formation, Sylvain Roux pratique les musiques médiévale, Renaissance, baroque et classique de 1970 à 1980.
Titulaire du Diplôme d’Etat en musique traditionnelle, il est professeur au Conservatoire Municipal de Musique de Périgueux où il enseigne les musiques traditionnelles et improvisées ; il se spécialise aussi dans le Soundpainting avec Walter Thompson, François Jeanneau et Etienne Rolin. Il est également directeur artistique de L’insoliste, lieu de formation, de recherche et de diffusion autour des musiques traditionnelles et improvisées qu’il crée, en 2006, en Dordogne.

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